Point de vue: La justice

Jeune, je suis allé voir la pièce Douze hommes en colère au théâtre.  Grosso modo, douze jury doivent rendre une décision un verdict dans un procès.  Au début, tous sont en faveur d’un verdict de culpabilité, sauf un membre du jury.  La pièce tourne autour des discussions houleuses entre ces citoyens et du changement de leur verdict individuel à mesure que les arguments et les éléments de preuve sont réfutés ou atténués.

12 Angry men (1957)

Puis hier, j’ai piqué une discussion avec un de mes bons amis au sujet du tribunal pénal des jugés du Rwanda.  Il est avocat et travaille du côté de la défense à ce procès.  Était aussi présente une connaissance qui a fait sa maîtrise en criminologie sur les victimes dudit génocide [le mémoire et l’article digeste et plus ou moins exact du Forum de l’UdeM].

Perso, je ne sais rien de ce génocide.  Pas que ça ne m’intéresse pas, j’ai juste jamais pris le temps de lire là-dessus.  Bon, je me souviens d’un jeune aux Amputés de guerre qui a perdu une jambe en raison d’une mine antipersonnelle, mais à part cela, rien.

Ce qui se dégageait de cette discussion, c’est qu’il n’est pas toujours facile d’établir hors de tout doute la responsabilité criminelle des gens et à quel point certains crimes restent parfois impunis car ils furent commis par les victimes – on s’entend, ça reste pourtant un crime!  L’autre chose qui s’en est dégagée, c’est le besoin des victimes pour qu’il y ait réparation ou, à tout le moins, une sincère reconnaissance de l’acte posé.

Et voilà que je rebondis après tout le monde sur la décision du jury dans le procès de Guy Turcotte.  Non.  Je ne me prononcerai pas sur la décision du jury.  Non.  J’ai pas l’intention de défendre corps et âme notre système de justice et patati-et-patata.

Je me souviens quand j’ai appris la nouvelle du verdict.  J’étais au bureau et j’écoutais la radio de Radio-Canada.  Est-ce que le verdict m’a étonné?  Certes, mais je me souviens surtout de ce qu’Isabelle Richer, journaliste juridique, a dit (je reprends librement): « normalement, les types qui dissipent leur famille réussissent leur suicide.  C’est très rare que nous assistons à leur procès. »

Et ça me ramène à cette discussion d’hier au sujet du génocide rwandais.  Nous ne sommes pas habitués, comme spectateur de la scène juridique, d’être confronté à une situation complexe où le bien côtoie le mal et vice-versa.  Devant une telle situation, il faut réfléchir.  Et réfléchir fort.  Pour ma part, bien que je sois issu – du côté maternel – d’une famille d’avocats  et que je compte à vue de nez une bonne demi-douzaine d’amis avocats, je raisonne avec ma bonne vieille base d’éthique.  Plus particulièrement, sur la base de l’éthique de la reliance ancrée dans la complexité que promeut le philosophe Edgar Morin.

Son approche peut être résumée comme suit – et il me trouverait d’un réductionnisme vulgaire – : »La morale non complexe obéit à un code binaire bien/mal, juste/injuste.  L’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste, l’injuste du juste » (La méthode 6.  Éthique. (2004), page 60).

Pour revenir à l’affaire Turcotte, est-ce que le procès était juste?

Probablement, je ne sais pas en fait, mais les échos du milieu juridique semblent en faveur de l’affirmative.

Est-ce que les membres du jury ont bien fait leur boulot?

Probablement, je ne sais pas plus, mais les gens semblent d’accord sur le fait le jury était rigoureux, allant même jusqu’à renvoyer un membre à l’opinion trop tranchée.

Malgré tout, les gens sont déroutés par le verdict et veulent une réparation de nature variable allant d’une peine de prison de quelques années à une condamnation à mort passant par la fastidieuse étape de l’écorcher vif et de le rouler dans le sel.

Juste pour pousser la réflexion un peu plus loin – et où, il me semble, elle n’est pas encore allée – je reprends ce passage du philosophe Edgar Morin:

L’éthique pour autrui nous demande donc d’abord de ne pas rejeter autrui hors de l’humanité.

Comme le disait Robert Antelme, qui fut déporté par les nazis, les bourreaux eux-mêmes font partie de cette humanité dont-ils veulent nous exclure.  L’axiome de Robert Antelme: « Ne retrancher personne de l’humanité », est un principe éthique premier.  Ce principe nous demande non seulement de ne pas traiter l’autre comme objet, de ne pas le manipuler comme instrument, mais de ne pas le mépriser ni le dégrader en sous-humain. […]

L’éthique pour autrui s’oppose à toutes les mises en quarantaine par un groupe, à toutes les mises à l’index, à tous les anathèmes, à l’excommunication qui exclut le déviant de la communauté, et enfin au mépris qui exclut autrui de l’espère humaine. » (2004: 115)

Si l’on suit le raisonnement de Morin, il ne faut pas exclure Guy Turcotte de l’humanité ni nos onze pairs qui ont siégé comme membres du jury.  Et quand on y pense, ce type est de la même espèce que nous (Duh!).  Il évolue avec nous au sein de notre société et donc, partage avec nous plus de valeurs et de principes qu’on le pense.  Morin a raison: il ne nous est pas trop étranger.  Donc, si Guy Turcotte est comme nous, si lui a commis un tel acte, nous avons tous le potentiel de le commettre aussi – je crois que j’usurpe ici un principe à Hannah Arrendt.

Qu’est-ce qui fait alors qu’il a passé à l’acte?  Réciproquement, qu’est-ce qui, dans chacune de nos vies, ferait que nous commettrions un tel acte?  Pourquoi le meurtre de ses enfants et son suicide sont devenus ses seules possibilités ?  Pourquoi le meurtre de nos enfants et notre suicide deviendraient – pour chacun de nous – nos seules possibilités?

Faites l’exercice.

En conclusion, j’inviterais juste à la prudence ceux qui ont le jugement hâtif.  Guy Turcotte, les membres du jury, les avocats, le juge, etc. font tous partie de la même « tribu » que nous, comme nous le rappelle l’axiome de Robert Antelme.  Plutôt que de faire les anthropophages, essayons donc de comprendre ce qui nous paraît – à chacun – incompréhensible.  Et pour débuter cet exercice, je vous invite à lire la lettre « Affaire Guy Turcotte – Faire confiance à l’indépendance du jury » parue dans Le Devoir puis, d’écouter le film 12 angry men (1957).

Comme nous le disions hier, établir la responsabilité criminelle d’une personne est un exercice difficile dès lors que l’on envisage la situation dans toute sa complexité.  J’ajouterais que ça devient encore plus incertain du moment que l’on est prêt à reconnaître que ceux qui commettent les pires atrocités sont des gens comme nous.

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