Les grandes solitudes ne font que s’effleurer.

Une collègue m’a fait découvrir le magnifique roman La solitude des nombres premiers de l’auteur italien Paolo Giordano.

Mise en garde.  Les romans, c’est pas trop mon truc.  Je trouve ça souvent « gnagna »; une représentation édulcorée de l’impossible, d’un idéal irréaliste et foncièrement grossier.  Une vie faussement trépidante se situant aux limites de l’imagination de son auteur alors que de vraies personnes en chair et en os vivent des histoires nettement plus trépidantes que ce que tous les auteurs de la terre ne sauraient pondre.  À l’inverse, certains auteurs perdent leur lectorat dans des détails; inutile fardeau pour les yeux, la concentration et le plaisir – Michel Houellebecq en étant la tête de file*.  Ai-je dit qu’un Goncourt était plate? Oui.

Mais voici qu’un auteur rejoint les rangs de ces quelques auteurs de romans qui me plaisent.

Écriture simple, efficace, sensible.  Quelques traits qui nous font comprendre l’histoire.  Notre imagination comble les vides avec pour jalons quelques détails pour nous éviter de divaguer.  Le roman décrit l’histoire banale (p. ex. « L’air froid du matin s’insinuait sous sa veste, et il le laissa faire.  Il sentait le propre.  Un peu plus loin l’attendaient une douche, une tasse de thé chaud, une banale journée, et il n’avait besoin de rien d’autre. ») de deux êtres au vécu hors de l’ordinaire.  La rencontre de deux grandes solitudes qui, comme les aimants, s’attirent autant qu’ils se repoussent.

Ivan Klioune - Ohne Titel (1921)

L’auteur parvient à nous faire comprendre toute la tension qui peut régner entre l’amitié et l’amour.  Aussi, il explore ce sentiment d’étrangeté qui nous assaille par moment.  Je prends la liberté de reprendre un long passage du livre pour illustrer ce que j’entends par sentiment d’étrangeté:

Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes. Ils occupent leur place dans la série infinie des nombres naturels, écrasés comme les autres entre deux semblables, mais à un pas de distance. Ce sont des nombres soupçonneux et solitaires, raison pour laquelle Mattia les trouvait merveilleux. Il lui arrivait de se dire qu’ils figuraient dans cette séquence par erreur, qu’ils y avaient été piégés telles des perles enfilées. Mais il songeait aussi que ces nombres auraient peut être préféré être comme les autres, juste des nombres quelconques, et qu’ils n’en étaient pas capable. Cette seconde pensée l’effleurait surtout le soir, dans l’entrelacement chaotique d’images qui précède le sommeil, quand l’esprit est trop faible pour se raconter des mensonges.

À son cours de première année, Mattia avait appris que certains nombres premiers ont quelque chose de particulier. Les mathématiques les appellent premiers jumeaux : ce sont des couples de nombres premiers voisins, ou plutôt presque voisins, car il y a toujours entre eux un nombre pair qui les empêche de se trouver vraiment. Des nombres tels que le 11 et le 13, tels que le 17 et le 19, le 41 et le 43. Si on a la patience de continuer, on découvre que ces couples se raréfient progressivement. On tombe sur des nombres premiers de plus en plus isolés, égarés dans cet espace silencieux et rythmé, constitué de seuls chiffres, et l’on a le pressentiment angoissant que les couples rencontrés jusqu’alors n’étaient qu’un fait accidentel, que leur véritable destin consiste à rester seuls. Mais au moment où l’on s’apprête à baisser les bras, découragé, on déniche deux autres jumeaux, serrés l’un contre l’autre. […]

Mattia pensait qu’Alice et lui étaient deux nombres premiers jumeaux, isolés et perdus, proches mais pas assez pour se frôler vraiment. » (p. 148-149)

Je vous recommande la lecture de ce roman qui se dévore en quelques heures.

Bon!  Voilà qu’en cherchant quelque chose sur le livre, j’apprends que le film est sorti il y a un mois!!!  La bande-annonce traduit bien l’esprit du livre à première vue.

* Encore toutes mes excuses Joseph pour avoir balancer ton livre à bout de bras au fond de la banquette par cette soirée tranquille de mars.

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