Faire de la belle propagande

C.V. Testi, Campo Mussolini (1932). Testi est l'un des futuristes italiens.

Par un samedi matin moche comme seul octobre sait nous les offrir, j’ai terminé la lecture du livre « Iron Fists: Branding the 20th-century totalitatrian state », écrit par Steven Heller et publié aux Phaidon Press (2008) (sur Amazon.ca).

L’auteur analyse l’esthétique de quatre régimes totalitaires du 20e siècle soit, le nazisme, le fascisme italien, le communisme de Lénine et de Staline et le celui de Mao.

Malgré le fait que la propagande soit analysée, l’auteur semble avoir pris soin d’éviter d’aborder le recours à cette dernière aux fins de la stigmatisation ou la discrimination de certaines populations.  Il s’est concentré sur la propagande politique visant à renforcer l’image du chef, du parti ou des idées politiques de ces derniers.

Mussolini en propagande au Palazzo Branschi, Rome (1934). Vous constaterez que le seul message tient au visage du Duce avec l'inscription "Oui". Un bigbrotheresque.

À l'époque, cette affiche était considérée comme la plus moderne comparée à celles des autres partis politiques (1932). On y voit uniquement le visage emblématique du parti et le nom de son chef.

On y apprend plusieurs choses, mais notamment la tension perpétuelle entre le contenu et le contenant du message politique.  Par exemple, pour Hitler et Mussolini, la force politique passait d’abord par une image forte alors que Mao faisait passer les qualités artistiques en second lieu – à l’exception de la qualité de la calligraphie de ses dazibao (grandes affiches entièrement calligraphiées).

Au delà de la tension contenu-contenant, on devine assez rapidement l’emphase mise sur l’homme politique pour l’élevé au rang de figure de proue de la nation.  Égotrip probable, ces cinq figures – à l’exception de Lénine qui ne voulait pas que l’on publie son image, mais dont l’image servira Staline… – travaillent leur image avec une méticulosité maladive.  La moustache d’Hitler, de Staline et le « goatee » de Lénine sont devenues des emblèmes fortes tout comme l’uniforme –  sans marque ni médailles – de Mao ou le crâne rasé de Mussolini.  D’ailleurs, Hitler ne laissera jamais s’écouler une photographie le présentant avec ses lunettes ou lors de sa sortie de prison.

Faits intéressants lus dans ce bouquin:

  • L’utilisation de la swastika nazie, de l’image d’Hitler ou de tout autre symbole nazi était interdite sans l’autorisation du parti;  Mussolini adoptera la position contraire.  D’ailleurs, l’ensemble des règles typographiques et esthétiques des uniformes et symboles nazis étaient dictés dans divers ouvrages.

Exemple des représentations proposées dans le Organisationscuch der NSDAP (1937). Ce livre contenait l'ensemble des normes d'utilisation du parti nazi.

  • Le rouge du drapeau nazi et l’ensemble des symboles ont été pensés et créés par Hitler.  Le rouge lui serait venu en tête en raison de la forte impression qui lui avaient laissé les défilés des communistes dans sa jeunesse.
  • Les chemises noires de Mussolini sont devenues un uniforme officiel en raison de contrainte budgétaire.  Cela dit, comme le précise Heller, l’idée de s’identifier à l’aide d’une chemise d’une couleur donnée n’est pas exclusive à Mussolini.
  • Tous les partis totalitaires mettaient l’emphase sur l’utilisation d’une typographie qui saurait transmettre la force de leur message ou leur posture de nation à l’avant-garde.

Répudiant les "quatre vieilleries" (idées, culture, traditions et habitudes), Mao soulignait que la calligraphie, bien que vieille, était une forme d'art qui caractérisait la Chine. Ici, on le voit avec un pinceau à calligraphie.

  • La communauté artistique (p. ex. les cubo-futuristes italiens, les avant-gardes russes, les réalisateurs allemands, etc.) de chacune de ces époques a été mobilisée afin de créer les véhicules des messages.

Alexander Rodchenko, Books (1924). Célèbre poster fait par l'artiste.

El Lissitzky, Beat the Whites with the Red Wedge (1919). Cet artiste, un suprématiste, versé aussi dans la propagande. On remarquera le langage abstrait toléré par les communistes contrairement aux nazis.

  • La grande majorité – pour ne pas dire toutes – les photographies présentant Staline au côté de Lénine sont des photomontages.

Lénine et Staline lors d'une rencontre à Gorki en 1922.Cette rencontre n'a probablement jamais eut lieu puisqu'il s'agit d'un photomontage.

Bref, cet ouvrage nous propose un voyage dans le temps qui nous permet de mieux comprendre les messages et les symboles intriqués implicitement dans la propagande totalitaire et donc, nous permet de mieux comprendre l’impact que ces messages ont pu avoir sur les masses.  Une belle leçon sur le pouvoir de la typographie, du culte de la personnalité, de la juste utilisation du rouge et du noir (lisez le livre, vous comprendrez!) et de l’impact d’en appeler aux masses prolétaires.

Une réflexion au sujet de « Faire de la belle propagande »

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